« Depuis la sentence de la Cour constitutionnelle dominicaine de 2013 et ses nombreux développements, la frontière haïtiano-dominicaine est un enjeu immense. Elle est devenue la ligne redoutée par ceux menacés d’apatridie, maudite par les rapatriés. Et la bataille commerciale s’y est accrue. Il fallait poser un regard lucide sur cette frontière vécue comme une zone d’insécurité par les deux peuples et être proche de ceux qui y vivent.
Pendant de longues semaines, les photographes et journalistes du Kolektif 2D s’y sont plongés. Ils nous racontent leurs rencontres, des tranches de l’expérience humaine et le roman des rapatriés haïtiens, ces Autres. Leurs histoires sont souvent écrites à plusieurs mains, sans sensationnalisme ou recherche du bizarre, quelquefois en biais, toujours respectueuses.»
DUMAS MAÇON

La frontière haïtiano-dominicaine : coupure ou couture entre deux nations ?
Les relations haïtiano-dominicaines connaissent depuis quelques années un regain de tension lié à la décision dominicaine de restreindre l’accès à la nationalité dominicaine pour les descendants de travailleurs haïtiens, pour beaucoup installés illégalement dans le pays depuis plusieurs générations.
Au-delà des différences évidentes et des antagonismes patents des deux mémoires collectives, on est frappé par les rapprochements, les similitudes et les arrangements qui existent entre ces deux pays limitrophes. La frontière, est un lien entre deux systèmes qui fonctionnent face-à-face sans pour autant se confondre.

UNE CRÉATION COLONIALE HÉRITÉE ET CONSTRUITE
Il n’y a pas de frontière naturelle, toutes les frontières sont établies par des conventions entre les hommes.
On aurait pu s’attendre à ce qu’une rivière ou une chaîne de montagnes serve de repère, pour justifier un tel démarquage entre Haïti et la République dominicaine. Rien de tout cela. La frontière actuelle est, pour l’essentiel de son tracé, le résultat d’un partage entre l’Espagne impériale établie depuis la fin du XVe siècle dans la Caraïbe, et la France qui y entretenait des activités de piraterie au détriment des navires espagnols chargés d’or et d’argent en route pour la Péninsule ibérique.

Entre 1492, qui marque le début de la colonisation espagnole de l’île, et 1685 (traité de Ryswick qui concède la partie occidentale de l’île à la France), le territoire insulaire a connu des bouleversements importants allant dans le sens d’une démarcation très nette entre les deux parties. En 1625, l’arrivée d’un groupe de planteurs français à la recherche de points pour s’établir après avoir été chassés des autres îles de la Caraïbe change définitivement la donne : les Français sont là pour rester. Il y eut peu à peu reconnaissance d’une situation de fait dans laquelle les Espagnols avaient cédé du terrain inexorablement.
A la fin de la période coloniale, la frontière changea de statut. La colonie espagnole, isolée aux confins de l’empire, sans réel moyen d’attirer ni les hommes, ni les capitaux, trouva dans sa proximité avec la dynamique colonie française, une véritable bouffée d’air frais. La vie à l’ombre de Saint-Domingue fut un moindre mal pour les Espagnols, comparé à la désolation d’autres îles comme la Jamaïque et les petites iles de l’est de l’archipel.

UNE OBSESSION HAÏTIENNE ET UN REMPART DOMINICAIN
La consolidation des deux anciennes colonies en nations politiquement distinctes (1804 pour Haïti et 1844 pour la République dominicaine) a donné lieu à une détermination de la frontière qui resta longtemps une terra incognita des deux côtés. La frontière devient une zone centrifuge, répulsive ou à éviter par tous les moyens.
Pour les Haïtiens, la dialectique récurrente est celle d’une obsession de l’insularité inachevée, vécue comme une menace. La Dominicanie, terra nullius en quelque sorte, en l’absence d’une autorité espagnole capable de la mettre en valeur et de la peupler, est d’emblée perçue comme un danger par la jeune nation haïtienne jalouse de son indépendance. De là la succession des invasions haïtiennes entre 1805 et 1859 qui multiplient les tentatives de réunification de l’île sous la loi et les baïonnettes haïtiennes. La Présidence de Jean-Pierre Boyer réussit l’exploit de gouverner les deux pays de 1822 à 1844, elle fut l’une des plus durables dictatures de l’histoire de l’île. Cependant la greffe n’a jamais pris et les deux pays ont gardé de leurs héritages distincts des dynamiques de construction où peuvent se dégager deux tendances dialectiquement opposées.
Un principe vertical de l’enracinement prévaut en Haïti. L’identité nationale est comme ancrée dans le territoire insulaire, sans issue de secours en cas de guerre. Il n’y a ni une autre île, ni un territoire assez grand pour pouvoir marronner en profondeur en cas de conflit. Les Haïtiens ont l’obligation de défendre leur indépendance sur place et sans détour. Les constitutions haïtiennes successives jusqu’en 1929 parlent du territoire national comme d’une île, dont la partie orientale est encore occupée par l’ennemi.

En Dominicanie, la construction nationale se fait dans une dynamique plus horizontale où les voyages comptent beaucoup, avec ce que cela suppose d’immigrations et d’émigrations successives. A chaque invasion haïtienne, les habitants de la colonie espagnole se réfugiaient à Cuba, à Porto Rico, en Colombie ou au Venezuela, puis rentraient au pays une fois la trêve accomplie. Ainsi sédimentés, ces mouvements ont produit une identité dominicaine où se lit le feuilleté des avancées et reculs successifs de la population en rapport à la grande peur suscitée par les conflits avec les Français d’abord, avec les Haïtiens ensuite.
De ce fait, la frontière est vécue par les Dominicains comme un rempart, un mur imaginaire qui doit impérativement être érigé, mentalement, symboliquement et militairement entre les deux pays. Les constitutions dominicaines successives font de la frontière le bouclier contre toute invasion haïtienne et de l’armée la garante de son respect et de l’intégrité du territoire. De là sans doute la folie meurtrière du dictateur Trujillo qui crut pouvoir procéder à un nettoyage ethnique en liquidant physiquement les descendants d’Haïtiens tout le long de la frontière en 1937.
Le massacre fit plus de 25 000 morts.

LA REVANCHE DE LA GÉOGRAPHIE SUR L’HISTOIRE
Ce que l’histoire a tenu séparé et maintient encore dans un antagonisme nationaliste, la géographie le reconstruit.
La proximité des territoires et la dimension somme toute réduite de l’île, densément peuplée de surcroît, entraînent fatalement des échanges. Ce que la loi n’autorisait pas se pratiquait anba fil… La contrebande n’est pas un fait nouveau.

A partir des années 1990, on assiste à un renversement des tendances dans les échanges entre les deux pays : la frontière perd son statut de barrière, pour se transformer en synapse entre deux systèmes en pleine mutation. Avec la transformation de la Dominicanie en un pays de services et d’industrie légère, tandis qu’Haïti perdait sa capacité à renouveler son agriculture et à retenir son industrie, la relation commerciale s’est complexifiée.
Autrefois limitées en produits de base et de consommation courante, les exportations dominicaines se diversifient et concernent également des services et un tourisme de plus en plus variés.
La ligne frontière est devenue une zone, une « île » dans l’île, mais sa délimitation transcende les limites officielles et englobe une portion de territoire de plus en plus grande avec une tendance en tâche d’huile de l’aire de chalandises des principales villes dominicaines sur leur espace limitrophe.
JEAN MARIE THÉODAT, GÉOGRAPHE

SUR LES PAS DE GABRIEL
Gabriel Charité et sa famille ont fui la République dominicaine en juin 2015 par peur des violences contre les Haïtiens. Ils ont franchi la frontière haïtienne et se sont installés à Anse-à-Pitres dans un camp de rapatriés, comme des milliers d’autres immigrés irréguliers. Face au chômage et à tous les besoins auxquels il fait face, Gabriel reprend chaque jour, malgré les risques, le chemin de la ville qu‘il a dû fuir quelques mois auparavant.

Tête baissée, Gabriel Charité suit machinalement la terre blanche sous ses bottes en caoutchouc pour continuer d’avancer dans la pénombre. Depuis trois mois, cette petite route dans la forêt frontalière dominicaine est pour cet homme de 27 ans, une routine. Tous les jours, il traverse la frontière et parcourt à pied les 12 km qui le séparent de la Finca Rosa, la plantation de café où il travaille, dans la ville dominicaine d’Aguas Negras. Une journée de travail de 8 heures l’y attend.
Gabriel vit au camp de rapatriés de Tête-à-l’eau à Anse-à-Pitres avec sa femme Jolène, sur le point d’accoucher de leur premier enfant. Dernièrement, les réveils de Gabriel se font plus agités. Pas seulement qu’il craigne la présence éventuelle d’agents frontaliers dominicains embusqués dans les haies sombres : l’idée de perdre le peu qu’il gagne si Jolène venait à accoucher un matin de travail l’angoisse. Une journée lui rapporte 200 pesos, un dixième des frais pour l’accouchement et le travail est devenu rare.

Natif de Bodarie dans la commune haïtienne de Grand Gosier, Gabriel a immigré en République dominicaine à l’adolescence.
La sécheresse et les pertes successives de récoltes dans sa province natale l’avaient poussé au départ. Il a vécu dans les villes dominicaines de Jimani, Limón, Pedernales, Aguas Negras.
La vie du couple Charité a basculé en juin 2015 quand, en toute hâte, les deux jeunes gens ont dû fuir Aguas Negras et tout ce qu’ils y avaient construit. Avec la fin du Plan national de régularisation des étrangers (PNRE) en République dominicaine, les actes de xénophobie et d’antihaïtianisme chez certains civils dominicains ont augmenté, raconte t-il.
Les menaces de lynchage dans les petites villes comme Aguas Negras semblent avoir atteint leur objectif. C’est pour parer aux représailles que Gabriel et Jolène, comme des milliers d’autres familles d’immigrés haïtiens irréguliers de la province de Pedernales, sont revenus en Haïti. Les six camps de fortune de la commune d’Anse-à-Pitres accueillent plus de 587 familles de rapatriés haïtiens de la République dominicaine.


Vue du camp de Tête-à-l’eau dans la section communale de Banane à Anse-à-Pitres. Une centaine de familles habitent ce camp depuis juin 2015. Aucun des communiqués officiels du gouvernement haïtien n’a établi, ni reconnu l’existence de ces camps spontanés à la frontière haïtienne.

Quelques travailleurs haïtiens du camp de Tête-à-l’eau se retrouvent après une journée de travail difficile à Aguas Negras. Beaucoup de rapatriés haïtiens, littéralement parqués à Tête-à-l’eau, et qui font face au chômage et aux privations, retournent quotidiennement, pour des petits boulots, dans des villes dominicaines plus ou moins proches telles que Mencia ou Aguas Negras, et ce malgré les risques.

Gabriel, Jolène et leur nouveau-né, un mois après sa naissance. Jolène a accouché à la clinique de Banane. Les frais requis pour l’accouchement à la clinique s’élevaient à 2000 gourdes (32 dollars US). Gabriel a pu payer la moitié et doit toujours l’autre moitié à l’administration de la petite clinique

Gabriel, avec d’autres travailleurs et occupants du camp de Tête-à-l’eau, joue aux dominos un jour de weekend.
Les moments de loisirs sont rares. L’alcool acheté avec leur maigre paie est devenu, pour nombre d’entre eux, un refuge.

Gabriel en train de danser durant la veillée funèbre d’un riverain de la zone du camp. Les loisirs étant rares, la moindre activité accompagnée de musique prend des allures de grande fête.

Enterrement d’une des victimes du choléra à Banane, dans le cimetière de la section communale. Selon le Groupe d’appui aux réfugiés et rapatriés (GARR), vingt personnes en seraient mortes depuis novembre 2015 dans la commune d’Anse-à-Pitres. Les riverains de la localité de Banane et d’Anse-à-Pitres pensent que les rapatriés de Tête-à-l’eau qui utilisent la rivière en amont seraient à l’origine de cette résurgence de l’épidémie dans leur localité.

RAPATRIÉS

Arrêtés sur leur lieu de travail, chez eux ou en chemin, des dizaines de migrants haïtiens sont régulièrement rapatriés à la frontière avec Haïti par le service de migration dominicain, après des heures de garde à vue et dans des conditions dégradantes. Embarqués, transbordés, débarqués.

L’intérieur du bus qui les transporte est comme la grande cage d’une prison mobile. L’un après l’autre, femmes et hommes, travailleurs des champs et commerçants, descendent du bus et rentrent en Haïti le visage blasé, les habits crasseux et les rêves cassés.

Souvent un minibus de la Croix-Rouge assure le transport des rapatriés vers le territoire haïtien dans des bâtiments d’organisations comme le Haut Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés (UNHCR), le Groupe d’appui aux rapatriés et aux réfugiés (GARR), le Service jésuite d’aide aux réfugiés qui les enregistrent. Après ce processus qui dure deux à trois heures, les rapatriés sont amenés dans des camps ou partent de leur côté.

Le processus de rapatriement est émaillé de nombreuses irrégularités. Les rapatriés rapportent qu’ils n’ont jamais la possibilité de récupérer leurs biens et que des mineurs ont été enlevés à leurs parents. De plus, aucune copie du document individuel contenant le mandat de rapatriement n’a été remis à aucun rapatrié, contrairement à ce que prévoit le Protocole d’accord sur les mécanismes de rapatriement signé en 1999 entre Haïti et la République dominicaine, à Santo-Domingo.

« Les autorités dominicaines de migration respectent les droits de la personne inhérents aux rapatriés et adopteront des mesures concrètes pour que les rapatriés puissent emporter leurs effets personnels et pour ne pas retenir les documents personnels du rapatrié […] », prévoit le dit Protocole qui interdit aussi les rapatriements nocturnes et la séparation des familles.

« Les rapatriements n’ont jamais été fait dans des situations normales », a déclaré à ce sujet Lener Renaud, ancien ministre haïtien des Affaires étrangères. Depuis juin 2015, avec l’échéance du plan dominicain de régularisation des étrangers occasionnant plusieurs milliers de rapatriements,
Haïti exige des autorités dominicaines le respect du Protocole d’accord de 1999.
MILO MILFORT

WISNEL TAZY
« Je faisais des aller-retour en République dominicaine depuis 2013. Je travaillais dans des champs à Limon avec un Dominicain qui s’appelle Cléronine. Je plantais de la banane, du maïs et du pois. Quand je récoltais un peu d’argent, je retournais en Haïti pour le laisser à la famille, et revenir ensuite à la plantation. J’ai des proches qui vivent à Barahona et dans la capitale.
Un matin en allant travailler, alors que j’étais derrière la moto du patron, on lui a ordonné de s’arrêter. Après, on m’a demandé de monter dans le bus. J’y suis monté sans faire de résistance. Je ne suis pas content. Il est déjà une heure et je n’ai pas encore mangé.
Je suis originaire d’Anse-à-Pitres. Quand j’étais en Haïti, je travaillais dans les champs, mais la pluie se fait rare et les plantes ne poussent pas. Aussitôt arrivé en République dominicaine, j’avais pu trouver un job. Maintenant que je suis rapatrié, je vais reprendre le travail de la terre. J’ai un terrain et ma maison en Haïti. J’attends avec espoir la saison des pluies.
Je retournerai en République dominicaine pour récupérer ce que j’ai laissé là-bas. Comme il se fait tard, j’attends demain dans la matinée, l’ouverture de la barrière. »

STEVENSON PIERRE
« Je suis allé à Jimani, en République dominicaine à l’âge de cinq ans. Je ramassais les ordures, je nettoyais la rue et je mendiais. Je dormais chez moi quand j’ai entendu frapper à la porte. J’ai demandé : « C’est qui ? » On a répondu : « CESFRONT »’. Sachant que je ne suis soupçonné de rien, je suis resté couché. Ils ont enfoncé la porte, sont rentrés et m’ont pris au collet. J’avais 500 pesos sur moi, on me les a pris. Ils m’ont mis dans le bus et ont attaché mon tee-shirt comme si j’étais un voleur. Pourtant, je n’ai commis aucun délit.
Pour dormir, on nous a déposés dans un endroit qui empestait l’urine, puis dans un véhicule. Ils nous hurlaient dessus : « les Haïtiens sont des diables. Rentrez chez vous. »
S’il y avait du boulot dans mon pays, je serais resté chez moi. Je n’aurais pas connu de tels affronts. J’ai dix-neuf ans, je voudrais trouver de l’aide pour retourner vivre dans ma ville natale, avec ma femme et mon enfant, pour ne plus retourner en République dominicaine »

FOND-BAYARD, CAMP ÉTERNEL

En 1994, un village de rapatriés a été créé non loin du point frontalier de Malpasse-Jimani à l’initiative du Groupe d’appui aux rapatriés et aux réfugiés (GARR) : le Camp de Fond-Bayard. Depuis juin 2015, avec l’échéance du Plan national de régularisation des étrangers (PNRE) du gouvernement dominicain, des dizaines d’Haïtiens rapatriés ont rejoint d’anciens rapatriés qui y demeurent. Le village loge une église, des maisons, des tentes, une école, des parcelles de erres cultivées et une misère qui crie son nom.
« Pour survivre, je suis obligé d’aller couper du bois pour fabriquer des sacs de charbon à mettre en vente. Avec cet argent, j’achète à manger pour moi et ma famille. Les conditions de vie sont précaires (…). Je ne vivrai pas bien tant que je serai ici », se plaint Saintimé Saintal, quarante-trois ans et père de six enfants. La situation qu’il vivait en Haïti l’a poussé à laisser le pays ; il pensait que sa situation serait meilleure en République dominicaine. Il a été rapatrié en juin 2015.


Les derniers arrivés ne peuvent s’en remettre qu’au pasteur.
Mais ce dernier n’a pas les moyens de tous les aider. Fin avril 2016, quarante familles récemment rapatriées ont été relogées dans le nouveau Village Guy Alexandre à Petite Rivière de l’Artibonite par l’ONG « Food For the Poor ». Aujourd’hui, restent à Fond-Bayard les rapatriés de 1994 ainsi que quelques-uns de 2015. En attendant les suivants…

SILIA DORISCA
« Je faisais la lessive chez moi quand des soldats ont débarqué et nous ont emmenés à Malpasse, mes cinq enfants et moi, en mai 2015. Mon mari était parti travailler, depuis je suis sans nouvelles de lui.
La vie était meilleure en République dominicaine. Aujourd’hui, à 39 ans, je vis aux crochets des gens et je prie Dieu qu’il me vienne en aide pour que je puisse subvenir aux besoins de mes enfants. J’attends l’opportunité de m’établir dans l’Artibonite, là où les autres déportés sont relocalisés. J’espère un jour pouvoir retrouver mon mari. Je prie Dieu qu’il nous vienne en aide. »

WISBEN JEAN LAURENT
« Je connaissais chaque jour des difficultés. Dès mon arrivée, j’ai dû me battre avec des Dominicains. Ils exigeaient sans cesse mes papiers. Pourtant, quand je suis dans mon pays, on ne me les demandait jamais. J’avais parfois l’impression que j’allais devenir fou. Des adultes encouragent leurs enfants à se battre contre vous et si vous vous laissez prendre par la provocation, vous êtes envahi par sa famille. Vous risquez de connaitre le pire.
J’ai 18 dix-huit ans. Je partageais ma vie avec une Dominicaine. Je l’ai laissée enceinte là-bas. J’ai laissé quatre-vingt mille pesos que je rassemblais sous le lit, une TV, une radio, et deux cochons !
Certains employeurs dominicains sont mauvais payeurs, surtout si vous êtes un enfant.
Quand vous venez chercher votre salaire, ils vous lancent : « maldito haitiano es diablo » et vous déclarent qu’ils ne vous doivent rien. Sauf un employeur chez qui je dépannais des pneus, lui me payait à temps.
Chaque souvenir des conditions de vie en Haïti me poussait à rester en République dominicaine. On dit que « là où les choses vont mieux, il faut rester », malgré les mépris, malgré les mauvais traitements.
À mon retour en Haïti, rien n’a changé et je me sens davantage dans le pétrin. Seul le pasteur Saintilus Cinéas pense à me venir en aide. C’est comme si je vivais dans un désert. Haïti est un pays que je ne comprends pas. »

MAMÈNE BAZIL
« Je suis née à Toman, une localité de Thiotte, en Haïti. Je suis mariée et mère d’un garçon de huit ans. En 2009, j’étais malade et je suis allée rejoindre ma mère en République dominicaine. Sur place, j’ai travaillé comme ménagère puis je suis devenue commerçante.
Je gagnais 350 à 400 pesos par mois (environ 10 dollars américains). Je n’avais jamais été victime de quoi que ce soit en République dominicaine. Au mois de juin 2015, alors que je me trouvais devant chez moi, un agent de l’immigration nous a embarqués, ma famille et moi, dans un camion qui nous a déposés à Malpasse. J’ai dû laisser tout ce que je possédais en République dominicaine.
Lorsque je suis arrivée en Haïti, il y avait des gens à la frontière qui cherchaient des déportés pour les emmener dans un camp. On m’a conduite à Fond-Bayard, où j’ai été accueillie par la femme d’un pasteur. Quant à ma mère et ma sœur, elles ont été relocalisées dans l’Artibonite.
Je ne peux malheureusement pas retourner en République dominicaine pour travailler. Là où je suis maintenant, j’aimerais trouver des moyens pour faire du commerce. Je ne me sens pas à l’aise de vivre en dépendant des gens. »

CÉCILIA ANTONIO
« J’étais à la recherche d’une vie meilleure. J’ai payé 3000 gourdes (environ 50 dollars américains) à un passeur pour traverser la frontière. Quand je suis arrivée en République dominicaine, j’ai trouvé du travail dans une cafétéria. On me payait 3500 pesos par mois. Je me rendais au travail quand des soldats m’ont forcée à monter dans une voiture et m’ont emmenée à Jimani. Lorsqu’on m’a déportée, mes enfants n’étaient pas avec moi. C’est grâce aux contacts que j’ai gardés avec le passeur que j’ai pu les retrouver. Tout ce que je possède est resté en République dominicaine.
Quand nous étions nombreux à être déportés, on recevait de l’aide des organisations, mais depuis que le processus de relocalisation a débuté, cette aide se fait de plus en plus rare. J’ai trouvé un travail comme ménagère dans une école du camp, mais on ne me paie pas. J’ai 34 ans, trois de mes enfants sont désormais placés en domesticité et j’ai beaucoup de mal à prendre soin des deux derniers qui vivent avec moi. Les conditions de vie dans le camp sont très difficiles. Je suis obligée de faire le ménage ou la lessive chez des gens en échange d’un repas pour ma famille. Tout ce que je souhaite, c’est d’avoir les papiers dominicains pour moi et mes enfants, nés en République dominicaine. Une fois que j’aurai les papiers, je vais retourner là-bas. Je veux travailler et gagner de l’argent afin de leur assurer un meilleur avenir. »

MÉMOIRE D’UNE TRAGÉDIE

LE MASSACRE DE « BRACEROS » HAÏTIENS À LA FRONTIÈRE
« Les jeunes agresseurs agitaient des branches de persil devant nos visages.
Dites-nous ce que c’est, dit l’un. Que diga perejil… »
— Edwige Danticat, La récolte douce des larmes.
Entre Haïti, la République noire, et la République dominicaine qui se voit européenne et blanche, des différents historiques se sont accumulés. Au cours du mois de septembre 1937, des incidents furent signalés dans la zone frontalière, provoqués par des rumeurs sur des vols de bétails commis par des Haïtiens qui avaient traversé la frontière. Suite à ces rumeurs, un effroyable massacre eut lieu.

« Le 2 octobre 1937, la petite ville frontière dominicaine de Dajabón recevait la visite du président Rafael Leonidas Trujillo. À cette occasion, le generalissimo était l’hôte d’honneur de la Doña Isabel Mayer, une entremetteuse connue, grande propriétaire terrienne, qui exerçait une forte influence politique dans la région. Ce soir-là, après avoir fêté son arrivée à la résidence de Doña Isabel, le generalissimo harangua la foule qui se pressait dans la rue pour l’acclamer. Comme il fallait s’y attendre, il aborda dans son discours le problème haïtien et déclara : « J’ai appris que les Haïtiens volent de la nourriture et du bétail aux fermiers. Aux Dominicains qui se plaignent de ces déprédations de la part des Haïtiens qui vivent parmi eux, je réponds : « nous règlerons cette affaire. » D’ailleurs, nous avons déjà commencé. Environ trois cent Haïtiens ont été tués à Banica. Et nous devons continuer à résoudre ce problème. »

Les paroles du « benefactor » étaient le prélude d’une vague de crimes déclenchés par des centaines de gardes dominicains. La chasse aux Haïtiens avait déjà commencé dans plus de soixante localités, sans la moindre distinction de statut, de sexe ou d’âge. Le massacre se propagea rapidement des villes frontières de Banica et de Dajabón, aux régions de Santa cerro, Las Vegas, Guagual, Saint-Charles-Borromée (lieu de pèlerinage des Haïtiens) et, dans une moindre mesure, au reste de la République.
Entre le 2 et le 4 octobre, les Haïtiens qui résidaient en République dominicaine furent recherchés, dénoncés, poursuivis, traqués et assassinés. Le fait de ne pas pouvoir prononcer correctement les mots « perejil » et « cotorrito » constituait alors le plus grand crime. Cette incapacité trahissait celui qui était haïtien et signifiait sa condamnation à mort.

Le nettoyage ethnique prit des formes diverses. À Dajabón, par exemple, un important bataillon de soldats dominicains encercla la partie sud de la ville bordée par le fleuve Massacre et obligea toute la population haïtienne, hommes, femmes et enfants, à avancer comme s’il s’agissait de bétail. Beaucoup d’entre eux périrent noyés, les autres furent assassinés individuellement ou en groupe.
Environ 20 000 Haïtiens, essentiellement des coupeurs de canne ou des domestiques périrent cette année-là. »
Suzy Castor, Le massacre de 1937 et les relations haïtiano-dominicaines.

BRUITS DE MARCHÉ
Malpasse, Ouanaminthe, Anse-à-Pitres, Belladère, les marchés frontaliers écument des milliards de gourdes et approvisionnent toutes les semaines des cohortes de familles haïtiennes. Mais ces marchés sont aussi le terrain de la contrebande et la vitrine des déséquilibres de l’île tropicale.

Les pieds plantés dans la poussière, un petit attroupement d’hommes en chemises grises est posté devant une barrière grillagée. Vous distinguez des visages d’agents plus aguerris que d’autres, ceux qui campent un air d’autorité avec évidence, avec habitude. En arrière-plan, s’érige le bâtiment rénové de l’Administration générale des douanes. À Malpasse, sur la frontière avec la République dominicaine, l’institution a fort à faire pour combattre la contrebande et remplir les caisses de l’État haïtien.
À quelques mètres, le marché frontalier tourne à plein régime. Des centaines de gens, beaucoup de femmes, arrivés bien avant l’aube se ruent sur les étals. Une foule de mains attend devant un container, des motocyclettes partent dans un sens, s’arrêtent, s’affolent et repartent dans l’autre, des portefaix poussent à l’entrée comme à la sortie, des sacs de marchandises dépassent une bouteille, un paquet de pâtes, des saucissons. Des gens s’entassent dans des camions, qui gueulent, quelques gardes et militaires vous désignent avec une arme automatique. Un vieux monsieur récite une prière, un autre tire sur sa cigarette, on vous marche sur les pieds.
Le point frontalier le plus important entre Haïti et la République dominicaine est là, devant vous. On dirait une grande soupe avec des morceaux d’ail, de chou et d’os partout. Vous êtes dedans. Quelques 32 % du commerce entre les deux pays transitent par Malpasse, 25% par Ouanaminthe. Mais, tout ça va « dans un seul sens », déplore un industriel haïtien dont les produits ne dépassent pas la ligne frontalière.
Le maïs et les plats en styrofoam sont au cœur de cette marée de petits achats. « Ce sont les deux produits les plus demandés », confirme un vendeur dominicain, la moustache retroussée, usant d’un créole commercial. Gislaine, une détaillante dans la quarantaine, n’a pas le temps pour discuter. Elle doit ramener quinze sacs de maïs moulu, des plats, du sucre, des détergents, un balai. Elle paie ses achats en devise américaine. « C’est mieux », vous lâche-t-elle. Les œufs, l’huile, le vinaigre, le beurre de cuisine et les saucisses ont eux aussi une très bonne clientèle au marché. Des produits pourtant interdits d’entrée par voie terrestre en Haïti par un communiqué du Ministère de l’économie et des finances daté de septembre 2015.

Un peu plus tard, quand un minibus s’arrête devant les locaux de la douane, vous n’entendez plus la génératrice et ne reconnaissez plus les personnages en poste. L’un fume sa fatigue puis discute avec le chauffeur, un autre demande de faire entrer le véhicule dans la cour de l’administration. « Non, pas besoin », lui répond l’agent.Après quelques minutes de discussion et peut-être une blague, la barrière s’ouvre, le véhicule file, gauchement, comme une bête articulée.
« La réalité, c’est que chaque chauffeur connaît quelqu’un qui peut lui faire passer le poste de contrôle sans qu’il ne soit inquiété », murmure Edelin, un chauffeur de moto-taxi qui assiste à la scène. « Les agents douaniers sont souvent tirés vers le bas, vers l’argent. »


Ce qui frappe ici, c’est qu’il paraît que personne n’est content d’être là. Les marchandes dont les sacs sont inspectés boudent. Les voyageurs qui doivent payer les frais d’entrées boudent. Les chauffeurs de taxi-moto boudent. Les simples passants boudent. C’est peut-être le soleil mais vous aussi vous boudez.
Ceux qui ne peuvent pas contourner frontalement les dispositifs de l’administration s’inventent des routes parallèles. On les voit passer dans des canots sur le lac Azueï tout à côté ou à travers champs. A Ouanaminthe, évitant le pont, ils empruntent le lit du fleuve Massacre. « Ce n’est pas sans danger », confie Lucien, un marchand. Il ne vous dira pas combien il gagne. Il se raconte que des importateurs de Port-au-Prince feraient de certains d’entre eux leurs mules pour contourner les taxes, eux aussi.


À Malpasse, trois bureaux de douane ont été construits ou réaménagés ces dernières années pour contrôler le trafic.
Des dizaines d’agents, de brigadiers ont été formés et mis à pied d’œuvre, un logiciel informatique a été mis en place, la grande Chine a fait don de dix motocyclettes pour combattre la contrebande mais le problème reste en l’état.
Tous les ans, le gouvernement presse l’administration des douanes d’augmenter ses recettes, avance posément Régine Mazin, directrice administrative adjointe de l’Administration générale des douanes (AGD). Vous la rencontrez en arrière boutique, au bureau central de la douane à Port-au-Prince, là où sont comptabilisés les chiffres et les inquiétudes. Pour l’exercice 2015-2016, 402,785,232.99 gourdes (environ 6,5 millions de dollars américains) ont été perçues à la frontière mais plus de huit milliards de gourdes de recettes fiscales sont perdues dans la contrebande, selon les dernières estimations des documents de l’AGD.

« La solution à la perte de revenus n’a jamais été bien abordée », analyse pour sa part Marie Carmelle Jean Marie, ancienne ministre et vedette des finances publiques. Elle confie que le bureau de douane de Malpasse a été rénové par ses soins, par une firme chinoise, quand elle était aux commandes. « La réalité, c’est que nous avons trop de points de passage à la frontière. Il faudrait moderniser les installations et en faire de vrais postes douaniers. »
« Malgré le fait que beaucoup d’argent et d’énergie ont été investis dans le contrôle douanier, il y a un immense désordre à la frontière, poursuit l’ancienne ministre. Nous avons une loi contre la corruption mais elle fonctionne comme un épouvantail. Comme lorsqu’on dit aux enfants « si vous ne mangez pas le lougarou vous mangera ». Equilibrer tout cela, ramener l’ordre à la frontière, demande en réalité d’augmenter la production nationale. Malheureusement, il n’y a pas beaucoup d’énergie à pousser dans cette direction », conclut madame Jean Marie.
Vous étouffez. C’est peut-être le soleil. Vous étouffez, comme enfermé dans un immense labyrinthe*.
DUMAS MAÇON




LE LAC AZUEÏ, RÉSERVOIR DE DOUTES



Le lac Azueï, également appelé étang Saumâtre, constitue le principal lac naturel d’Haïti, situé à une trentaine de kilomètres de Port-au-Prince. C’est aussi un point frontalier maritime que partagent les deux bouts d’île, Haïti et la République dominicaine.



Des plantes aquatiques, des cactus et des prairies forment son paysage. Des anguilles, des oies, des canards, des flamants roses, et des tilapias constituent sa faune. Il y aurait des caïmans. Mais cette surface de plus de 110 km2 est aussi un espace fragile en saison pluvieuse. Le niveau de l’eau monte tous les ans et inonde régulièrement la route binationale Malpasse-Jimani. La mauvaise gestion des cours d’eau et le changement climatique seraient responsables de ce dérèglement.





Au milieu du lac, on observe quelques toits de maisons et des arbres, derniers témoins des centaines d’hectares de terres agricoles submergées. Ces dernières années pourtant, de nouvelles communautés dont des rapatriés de la République dominicaine se sont installées dans ses alentours.



EDOUANE, 28 ANS, PASTEUR
Son église est une simple hutte de paille soumise aux saccages de la pluie et du vent. Il a le nez court, un regard franc et un sourire simple.
Voici Edouane Pierre Paul, pasteur au camp des réfugiés d’Anse-à-Pitres.

« Je suis né en République dominicaine, dans un lieu qui s’appelle Si dio que Mao. J’ai grandi à Pedernales. Adulte je me suis rendu à Barahona, au Batey*. Je n’ai pas eu de papiers. Je n’ai pas été scolarisé là bas. Mais je peux faire la part des choses, la République dominicaine a donné du travail à mon père. Je ne critique donc pas ce pays.
* En République dominicaine, un batey est un campement de travailleurs des champs souvent peuplé d’Haïtiens.


Quand les rapatriés sont arrivés ici il y a un an, les gens avaient très peur. Des rumeurs menaçantes nous arrivaient de la République dominicaine. Les gens avaient très peur de ce qui se disait, ça rappelait « el tiempo » de Trujillo. En très peu de temps, environ 118 familles ont formé le camp Parc Cadot 1 et 293 autres le camp Parc Cadot 2, un peu plus loin. Presque naturellement, je suis devenu un responsable ici.


La situation était très très difficile. En un an, nous avons reçu trois visites des autorités de l’Etat mais très peu d’assistance. Et il n’y a pas de boulot ici.
Malgré les dangers, certains sont repartis vers la République dominicaine, d’autres ont survécu au jour le jour. Je les ai toujours soutenus moralement et spirituellement.
Quand l’épidémie de choléra s’est déclarée c’était encore plus difficile.
Il fallait sensibiliser les gens, assurer la propreté du camp, et permettre aux gens d’avoir accès à de l’eau chlorée. Mais surtout leur rappeler que le vivre-ensemble est le plus important. Par ces efforts, nous avons pu limiter les morts. Je regrette quand même qu’un enfant de trois ans soit mort du choléra.


Maintenant que la relocalisation a commencé, plusieurs des rapatriés ne sont toujours pas fixés sur leur sort. Les moins chanceux, ceux qui à cause du choléra ont dû quitter le camp pour se faire soigner, ne sont pas sur la liste de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) qui pilote la relocalisation. C’est dommage.
Pour ma part, je souhaite louer une maison à Anse-à-Pitres pour y vivre avec ma femme et mes deux enfants. J’aimerais aussi retourner à l’école, apprendre l’anglais et continuer à évangéliser en Haïti et en République dominicaine. »

LES TENTES, PAYSAGES DE NOS MALHEURS

Depuis juin 2015, des centaines de tentes de fortune ont remplacé les cactus sauvages qui s’étendaient sur de vastes terrains arides à Anse-à-Pitres, dans le Sud-Est d’Haïti, une zone durement frappée par la sécheresse. Elles logent au moins 580 familles qui ont fui la République dominicaine sous le poids de fortes menaces de représailles ou qui ont été déportées.




Les tentes sont faites de cartons flétris, d’habits usagés appelés pèpè, importés de la « Dominicanie », et de morceaux de bois récupérés dans un environnement souffrant d’un déboisement démesuré. A l’intérieur de ces bâches : des seaux, des cuvettes, des habits sales et surtout des lits de fortune qui emplissent à eux seuls l’exiguïté du lieu. Tous ces objets sont de nouvelles acquisitions ; ces oubliés de l’État n’ont pas pu récupérer leurs effets laissés chez le voisin.

Les tentes abritent une misère noire et cachent mal les conditions inhumaines de ces familles qui n’ont pas accès à l’eau potable, à du travail, à l’éducation, et aux soins de santé. Ces assemblages précaires ne peuvent protéger de la moindre goutte de pluie. L’autre ennemi, c’est le soleil brulant qui au zénith rend insupportable ces cabanes construites dans la poussière.
Depuis leur arrivée, ces familles vivent aux prises avec l’insécurité, la faim extrême, les maladies, comme le choléra et la tuberculose, et d’autres problèmes alarmants comme le nombre élevé de grossesses précoces.
Après le séisme dévastateur de 2010, les tentes ont littéralement remodelé le paysage haïtien. Il en est de même à la frontière depuis 2015. Ces aillons de la misère semblent être devenus le dénominateur commun des catastrophes humanitaires qui ont frappé Haïti ces dernières années.
MILO MILFORT




LES DÉFIS DE LA RELOCALISATION

La petite route poussiéreuse et pénible qui mène à Anse-à-Pitres est très fréquentée ce vendredi 12 février. Une dizaine de gros 4×4 arborant des noms et logos institutionnels en tout genre, stationnés à l’entrée de la ville, contrastent avec le paysage habituel. A quelques mètres de là, les parcs Cadot 1 et 2 regroupent au moins 200 familles de rapatriés haïtiens de la République dominicaine, impatientes. Les deux camps contigus reçoivent pour la journée la visite d’une importante personnalité, John Ging, le directeur des opérations du Bureau de coordination des affaires humanitaires (OCHA), un organisme spécialisé des Nations Unies.
« Il y a un grand niveau de solidarité humaine pour le peuple haïtien au sein des Nations Unies. Nous sommes plus qu’engagés à mobiliser plus de ressources pour adresser les besoins critiques des populations les plus vulnérables », explique M. Ging aux gens amassés devant lui, excédés par les conditions inhumaines dans lesquelles ils vivent dans ces camps. Il est venu leur annoncer la donation de deux millions de dollars reçue par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) en Haïti, qui entre autres, devront servir à leur relocalisation dans les quatre semaines à venir.


La faible capacité de réaction de l’Etat haïtien n’a pas permis en juin 2015 d’anticiper l’exode massif des sans-papiers haïtiens de la République dominicaine. Les conditions dans lesquelles vivaient les familles dans les camps, surtout depuis la résurgence du choléra, ont incité des organisations telles que la Croix-Rouge, l’ONU et l’OIM à changer de stratégie. « Soit on amène les services de base à ces personnes : on construit une école sur place, on garantit l’accès à l’eau, ainsi de suite ; soit on ramène ces personnes vers les services de base. L’un étant beaucoup plus coûteux que l’autre. La décision a été prise en tenant compte des financements limités. », avance Fabien Sambussy, Program manager à OIM-Haïti.
Le processus de relocalisation des rapatriés d’Anse-à-Pitres a ainsi débuté en janvier 2016. Les familles des six camps ont été toutes recensées selon le cadre d’OIM-Haïti. « Une aide financière évaluée en moyenne à 26 000 gourdes (420 dollars américains) est offerte à chaque famille pour rendre effectif son relogement », ajoute-t-il. Anse-à-Pitres, Belle Anse, Grand Gosier et Thiotte sont les principales communes dans lesquelles les rapatriés avaient la possibilité de s’établir.

Cependant, les défis constatés dans le processus de relocalisation des rapatriés sont multiples.
Quelques semaines seulement après leur arrivée dans les nouvelles résidences, c’est la grogne : « Nous dormons à même le sol, il n’y a rien dans la maison », témoigne Blanc Toussaint. « La subvention est déjà dépensée en raison de la maladie d’un de mes enfants. Le pire est que je n’ai aucun emploi », se lamente l’ex-résident de Parc Cadot 1, relocalisé à Thiotte.
Les rapports d’ONG travaillant dans la santé et l’assainissement attestent que le calvaire des rapatriés est loin d’être fini. « De nombreux retours se font dans des zones inhospitalières de Belle Anse [faisant entre autres face à la sécheresse] qui reste une commune vulnérable en terme d’assainissement, avance l’un de ces documents. Il y a urgence à intervenir dans la promotion sanitaire de la commune. Le risque d’avoir une situation de choléra est grand et un amalgame pourrait être fait avec l’arrivée d’environ 70 familles dans la zone ».


Contrairement à ce qu’aurait annoncé l’OIM durant la campagne de communication sur la relocalisation, rien n’a été fait pour empêcher de nouvelles «constructions » sur le terrain des camps vidés. Face à cette absence de contrôle, de nouvelles tentes sont en train d’être érigées, y compris par des gens qui ne sont pas des rapatriés mais sont à la recherche de logements. « Ils espèrent que l’OIM ou l’État haïtien vont revenir procéder à un autre recensement menant à la relocalisation », déclare Thibauld Jean Jacques, vice-coordonnateur et brigadier de la Direction de la protection civile à Anse-à-Pitres.
Cependant des personnes considérées comme de « nouveaux arrivants » par les ONG étaient déjà dans les camps en juin 2015. Certains n’avaient pas été enregistrés pour la relocalisation car, se levant tôt le matin pour aller travailler en République dominicaine, ils n’étaient pas présents au moment opportun. « On doit effectuer un autre calcul. Est-ce qu’on va laisser les gens sur le camp, est-ce qu’on va les laisser construire de nouvelles tentes à Parc Cadot ?
Nous allons de nouveau faire face au même problème de choléra au niveau de la commune », prévient Thibauld Jean-Jacques.
PIERRE MICHEL JEAN – MILO MILFORT








LA NOUVELLE MAISON DE ROSE
Rose Hyppolite, cinquante-six ans, a vécu quarante-huit ans en République dominicaine avant d’être déportée en Haïti en juillet 2015.
Placée en domesticité chez une dame à l’âge de huit ans, elle n’a gardé aucun souvenir de sa famille d’origine.

À quatorze ans, elle tombe enceinte et rentre en Haïti, le temps de mettre l’enfant au monde, avant qu’il ne lui soit enlevé par la famille du père. Peu après son accouchement, elle retourne en République dominicaine. Elle n’a plus jamais revu l’enfant.
Rose vendait des friperies quand on l’a arrêtée et déportée. Séparée de son concubin depuis 2010 et n’ayant jamais eu d’autre enfant, elle n’avait aucune famille en République dominicaine quand on l’a déportée. Arrivée à Fond Bayard en juillet 2015, elle a été relocalisée à K-cite, localité de Petite Rivière de l’Artibonite, par l’ONG américaine et confessionnelle Food for the Poor en décembre 2015. Aujourd’hui, Rose est conseillère et porte-parole du comité provisoire de gestion du village.

Rose se dit fière de sa nouvelle demeure et de son nouveau statut. Néanmoins, elle souhaite avoir une activité financière afin d’être autonome. L’ONG prévoit de construire des poulaillers, une étable, des infrastructures pour pisciculture dans le but de faciliter l’autonomie des habitants et d’abriter 150 familles dont 140 déportées. Rose aimerait plutôt faire du commerce car elle n’est plus toute jeune et ne peut pas faire un travail qui exige beaucoup de dépenses physiques. Devant les caméras des journalistes présents à l’inauguration de sa maison, elle dit se sentir intégrée dans la communauté et ne penser à la République dominicaine que comme un lointain souvenir.
EDINE CELESTIN

Edition photo : Gaël Turine/Kolektif 2D, Chery Dieu-Nalio
Photographes : Jean Marc Hervé Abélard, Jeho Nephtey Abraham, Valérie Baeriswyl, Yves Osner Dorvil, Pierre Michel Jean, Georges Harry Rouzier
