Depuis la fin des années 70 jusque dans les années 80, des centaines, peut-être des milliers d’enfants haïtiens ont été arrachés à leurs familles à La Vallée de Jacmel et plus largement dans tout le pays, pour être adoptés en Europe et en Amérique du Nord. Un scandale resté dans l’ombre pendant des décennies, jusqu’à ce que François Nau, paysan et écrivain originaire de cette commune, décide de briser le silence avec son livre Nan Non Sivilizasyon (Au nom de la civilisation) publié en 2013. Dans cette interview exclusive pour Couleurs d’Ayiti, il retrace les racines historiques de ce trafic d’enfants, de l’invasion américaine de 1914 à l’après-séisme de 2010, et dénonce le silence complice des autorités haïtiennes et des organisations internationales. Un témoignage puissant qui interroge ce qu’on nomme « civilisation » quand elle permet de telles injustices.
A savoir avant de lire
La situation en Haïti est grave.
Comment le peuple haïtien peut-il être privé de sa souveraineté, de son identité et de sa dignité en toute impunité ? Comment peut-on regarder le pays sombrer les bras croisés avec des vagues excuses ? Comment les médias peuvent-ils taire ou falsifier la vérité ?
La réalité du peuple haïtien questionne la notion même d’humanité.
Malgré les conditions difficiles, des femmes et des hommes courageux agissent chaque jour pour que le pays résiste et se développe malgré tout. Vous pouvez voir des exemples dans les parties interviews et projets de ce site. Les articles exposent de façon factuelle la réalité en Haïti. Les interviews et les projets apportent des pistes de solution ainsi qu’une vision nuancée d’Haïti.
Sommaire
Présentation de François Nau
François Nau est né en 1969 à La Vallée de Jacmel. Il est fils d’un fier paysan haïtien qui lui a inculqué les valeurs de l’agriculture. Il a été lui-même agriculteur, mais aussi mécanicien, électricien, entrepreneur, étudiant en droit et auteur. Pour François Nau, une vie ne vaut rien si elle ne sert à améliorer substantiellement son environnement. Il participe à tous les aspects de la vie de sa communauté : agriculture, social, éducation… Il contribue, par l’emphase mise sur le civisme et une éducation de qualité, à la formation d’un groupe de jeunes leaders aptes à prendre en main le futur de leur communauté, aptes à redonner au pays d’Haïti sa dignité perdue.
Auteur de plusieurs ouvrages sur les réalités rurales d’Haïti, dont le roman Chapo ba pou Marechal Mimi ak ti Jan écrit en créole haïtien, il rend hommage à sa mère, Marechal Mimi, qui bien qu’analphabète, a fait de l’éducation de ses enfants un objectif primordial. Ce livre décrit les luttes des paysans haïtiens pour éduquer leurs enfants et les obstacles que ces derniers doivent surmonter pour accéder à l’éducation.
Comme sa mère, François croit fermement que l’éducation est la clé du développement humain. Il a aidé de nombreux jeunes à atteindre leurs objectifs par l’éducation. Aujourd’hui, il est un ardent défenseur de l’éducation alternative et de l’utilisation du créole dans les salles de classe en Haïti, pour encourager et améliorer la communication, la créativité et l’interaction entre enseignants et élèves.
Son livre Nan Non Sivilizasyon (Au nom de la civilisation), paru en 2013 chez JEBCA Éditions, ressuscite le programme de parrainage des années 70-80 à La Vallée de Jacmel.
À propos du livre Nan Non Sivilizasyon
La façon dont la communauté internationale traite Haïti est le résultat de la négligence des dirigeants haïtiens. (François Nau, 2013)
Ce livre est bien plus qu’un simple ouvrage documentaire. C’est une œuvre hybride qui mêle critique sociale, histoire et littérature engagée. François Nau y détaille avec authenticité la vie paysanne en Haïti et lève le voile sur un programme d’adoption qui a opéré entre 1980 et 1985 dans sa région natale. Il s’en dégage un engagement citoyen profond. Comme le souligne un commentateur, François Nau « vit ce qu’il écrit » : installé à l’étranger pendant des années, son âme n’a jamais quitté sa terre sur laquelle il est revenu vivre.

Nan Non Sivilizasyon dénonce un scandale resté trop longtemps dans l’ombre : ce ne sont pas deux ou trois enfants qui ont été séparés de leurs parents pour être adoptés aux quatre coins des pays « civilisés » d’Amérique et d’Europe, mais des centaines, peut-être des milliers. Depuis lors, les parents de ces enfants se demandent où ils sont. Ces enfants, devenus adultes, cherchent à comprendre comment ils en sont arrivés là et surtout pourquoi c’est précisément eux qui ont été choisis.
Le livre invite à revenir aux racines, aux jardins qui sont la religion des paysans, à ces petits morceaux de terre qui constituent leur patrie. C’est un appel à construire ensemble une vraie civilisation, pas celle que le titre interroge lorsqu’elle permet de telles injustices.
Fidèle à sa devise « Si Ayiti se peyi mwen, lang kreyòl la se lang mwen » (Si Haïti est mon pays, le créole est ma langue), il écrit principalement en créole haïtien pour toucher directement le cœur du peuple haïtien.
Dans cet entretien exclusif pour Couleurs d’Ayiti, François Nau revient sur cette page sombre de l’histoire haïtienne et ses répercussions jusqu’à aujourd’hui.
Entretien
Couleurs d’Ayiti : Bonjour François et bienvenue sur Couleurs d’Ayiti ! Tu as écrit le livre Nan Non Sivilizasyon, qui questionne le programme d’adoption qui a eu lieu à La Vallée de Jacmel dans les années 70 et 80. Pour écrire ce livre, tu as mené une enquête et récolté de nombreux témoignages de familles. Peux-tu te présenter et nous expliquer ce qui t’a amené dans cette démarche ?
François Nau : Merci Nadia pour cette considération. Je suis très content de pouvoir ajouter un coup de pinceau à Couleurs d’Ayiti. Je te remercie pour l’invitation à collaborer sur le thème : « Le trafic d’enfants via l’adoption en Haïti. »
Ce thème est un sujet qui m’intéresse d’une manière toute particulière. Je ne suis pas un expert dans le domaine, il n’y a que mon sens du devoir qui me guide dans cette aventure. J’ai lu des documents relatifs à ce problème qui rarement adressent sa genèse. Beaucoup ont essayé de plonger dans le vif du sujet sans vraiment comprendre comment on en est arrivé là en tant que peuple.
Les experts étrangers sont toujours prêts à juger et condamner la pauvreté ou les abus, les révolutions violentes et incessantes, les crises multiformes, l’ingouvernabilité ou tout simplement la malédiction comme causes de nos malheurs ; mais jamais l’ingérence et les injustices des puissances occidentales envers Haïti. C’est cette ignorance profonde de notre histoire ou ce refus hypocrite de dire la vérité pour protéger les intérêts douteux de leur classe ou de leur patrie que j’ai essayé d’expliquer à travers ce livre pour que lumière soit faite.
Lorsque le programme d’adoption était terminé, des parents sont venus vers moi pour me demander de l’aide dans la recherche de leurs enfants adoptés qu’ils considéraient disparus. Mes recherches n’ont pas été très fructueuses, mais avec les informations recueillies sur le sujet, j’ai publié mon livre : Nan Non Sivilizasyon. C’était pour ressusciter le sujet et le porter devant le tribunal populaire.
Pour comprendre ce programme d’adoption, tu remontes loin dans l’histoire d’Haïti. Quel est le contexte historique qui a permis à ce trafic d’enfants de se développer ?
François Nau : Pour commencer, il faut dire qu’historiquement les Haïtiens ne voyageaient pas. La vie était ce qu’elle était. Nous n’étions ni jaloux ni avares, mais fiers d’être haïtiens. Les plus aisés allaient en vacances ou partaient faire des études avancées pour revenir et servir le pays. Avant 1914, demander à un Haïtien de quitter son pays était considéré comme une insulte grave. On ne laissait pas sa communauté pour s’installer ailleurs à moins d’être en contravention avec la loi.
L’invasion américaine d’Haïti en 1914 a tout changé. Ils ont décidé d’appliquer la Doctrine de Monroe contre nous, officiellement pour réduire l’influence allemande en Haïti. En retour, l’élite haïtienne de cette tranche d’histoire est devenue très accommodante et a tout accepté des ennemis d’Haïti : les Français et les Américains.
Naïvement nous les appelons aujourd’hui « Nations amies d’Haïti », alors que les Français nous détestent avec raison, par honte d’avoir perdu leur colonie la plus prospère dans une guerre cruelle que nos ancêtres ont remportée dans le sang. La nation française qui se considérait grande et sublime s’est vue humiliée par une armée d’esclaves noirs établie sur une de leurs colonies. La défaite de l’armée de Napoléon par nos troupes était inconcevable. Les Français ne pourront jamais nous regarder dans les yeux à cause de cette cuisante défaite. C’est une tache vive et humiliante dans leur histoire. Les Français, s’il le faut, feront alliance avec le diable pour se venger de cette honte. Une chose est sûre, ce ne sera point sur les champs de bataille. Les Français resteront blessés, choqués, humiliés dans leur âme. Un peuple grand et ingénieux après nous, les Haïtiens ! Ni la dette de l’indépendance imposée à Haïti, ni la diplomatie ne pourront aider à cicatriser cette injure faite à leur orgueil.
Les Américains de leur côté, malgré leur haine des Français, se sentaient obligés de supporter la cause blanche des Français contre les Noirs d’Haïti. L’indépendance d’Haïti n’a pas été proclamée contre les Français mais contre la race blanche et ses intérêts rivés dans l’esclavage.
Il leur a fallu 60 ans avant de reconnaître l’indépendance d’Haïti. Comme le dit l’autre : nous étions trop loin de Dieu et trop près des Américains. Malgré Lincoln et sa Proclamation d’Émancipation le 1er janvier 1863, les États-Unis sont restés un État esclavagiste et le sont encore aujourd’hui, malheureusement. La victoire de l’armée haïtienne et l’abolition de l’esclavage en Haïti représentaient un coup dur pour l’économie française et les Américains allaient en subir les effets. L’exploitation des Noirs était le seul objectif des Occidentaux.
L’abolition de l’esclavage par Haïti avait la magnitude d’un « nouvel ordre mondial » que personne n’osait prononcer. Haïti, aux yeux du monde, était trop petite pour oser cette si grande épopée et en plus elle était une république noire. Il fallait freiner Haïti pour empêcher une contagion. Haïti était donc devenue la brebis galeuse qu’il fallait exterminer à tout prix.
Comment ces deux puissances, la France et les États-Unis, se sont-elles mises d’accord concernant la situation en Haïti ?
François Nau : Ces deux puissances se sont mises d’accord pour punir Haïti et l’exterminer lentement. Quelque part, dans les abysses les plus sombres de l’histoire, il existe un pacte entre les États-Unis et la France pour tenir Haïti dans l’abjecte pauvreté qu’elle connaît aujourd’hui et peut-être pire. Cette idée a été très clairement exprimée par Franklin Delano Roosevelt, le 32e président des États-Unis, en ces termes : « Nous voulons les faire disparaître lentement… Un esclave qui se libère est plus dangereux qu’un million qui obéissent… L’état lamentable d’Haïti doit servir d’exemple aux autres peuples noirs qui n’oseront jamais essayer ce qu’Haïti a tenté et réussi contre toute attente : lutter pour devenir libre et se gouverner en État souverain. »

La France a imposé la dette de l’indépendance qui devait tenir Haïti à genoux pendant presque un siècle. Pour payer cette dette, la nouvelle république ne pouvait emprunter cet argent qu’auprès des banques françaises. Une omerta ! La République française jusqu’à aujourd’hui utilise cette même férocité économique à l’égard de certains pays africains qui malheureusement n’ont rien fait à la France pour mériter cette peine. Malheureusement ils ont des ressources dont la France a besoin pour fortifier son empire.
Entre-temps, les Allemands étaient devenus trop influents en Haïti par leur commerce fleurissant. C’était une menace pour les États-Unis qui se voulaient la seule police de l’Amérique. Donc une intervention américaine se faisait nécessaire pour chasser les Allemands et calmer l’ardeur politique des Haïtiens qui se faisaient les missionnaires de la démocratie et de la liberté à travers le monde. C’était un rôle trop important pour Haïti et trop dangereux pour l’Occident, en particulier les États-Unis qui avaient des intérêts partout.
Géographiquement, Haïti était trop petite et trop noire pour une si grande entreprise à la barbe de son puissant et géant voisin, les États-Unis. Les Cubains et les Dominicains, ayant une population majoritairement brune, étaient rapidement devenus les enfants chéris de l’oncle Sam qui ne pouvait digérer la noirceur des Haïtiens.
Comment cette situation historique a-t-elle conduit à l’émigration massive des Haïtiens ?
François Nau : Comme des vautours, ils voulaient tout avaler et vite. En 1906, ils ont envahi Cuba, en 1914, Haïti et pour finir en 1916, c’était le tour de la République Dominicaine. Ils ont établi des usines sucrières à Cuba et en République Dominicaine qui nécessitaient une main-d’œuvre assidue que seule Haïti pouvait offrir. L’occupation américaine de ces trois pays leur donnait accès à toutes leurs ressources.
Les pauvres paysans haïtiens chassés de leurs terres acceptaient volontiers d’aller à Cuba ou en République Dominicaine couper la canne pour les industries nord-américaines. Puisque nous étions militairement occupés, le président était Haïtien mais il ne dirigeait rien. La Constitution de la République d’Haïti était réécrite par les Américains et imposée au peuple haïtien. Au nom de la démocratie, le gouvernement américain décidait de tout et c’était la démagogie démocratique jouée par les experts les plus en vue.
Les Haïtiens ne toléraient pas l’occupation de leur territoire et la perte de leur souveraineté. Ils étaient contraints aux travaux forcés dans des projets qui ne leur profitaient nullement. Ayant goûté au sel de la liberté, n’ayant plus l’organisation militaire pour résister aux forces impérialistes et colonialistes, ils se décidaient à se réfugier sous d’autres cieux. Ainsi l’haïtien commença son voyage humiliant à travers l’Amérique en quête d’un mieux-être, mais surtout de sa liberté violée par la France et les États-Unis.
Il fallait quitter le pays pour éviter les travaux forcés imposés par les Américains, il fallait surtout éviter les massacres racistes des Yankees sur la population. Pour un paysan, son choix se limitait à Cuba et à la République Dominicaine. L’autre qui pouvait aller plus loin regardait vers les États-Unis, la France, le Canada ou la Caraïbe. Aussitôt qu’il était possible d’échapper à la condamnation américaine ou à la déshumanisation française, l’haïtien s’envolait. Tout d’un coup « partir », « quitter Haïti », pour aller vivre en servitude chez le Blanc était devenu normal.
Tu décris une transformation sociale profonde. Comment cette émigration a-t-elle changé la mentalité de la population haïtienne ?
François Nau : Le banquier haïtien devenait agent de sécurité, le comptable occupait un comptoir, l’ingénieur collectait les poubelles, l’agronome allait s’occuper des légumes sur les étalages des supermarchés, la secrétaire s’occupait des vieillards, les femmes des ministres, députés, sénateurs et directeurs généraux qui étaient avocates, juges, architectes, médecins, infirmières, institutrices, etc., devenaient servantes et gardiennes de la maison des pauvres petits Blancs… leur train de vie s’améliora aux yeux de leurs parents en Haïti.
Au fur et à mesure que l’étau se resserrait sur l’haïtien en Haïti, celui ou celle qui s’envolait devenait de plus en plus aisé. Il allait à l’école pour s’instruire, s’achetait une belle maison, une voiture et revenait en vacances au pays avec des cheveux graisseux pour 10 jours. Seulement 10 jours. Les dépenses pour ces 10 jours étaient bien calculées. Et il ou elle passait les 10 jours comme un roi ou une reine. Le pauvre qui restait au pays ne pouvait que rêver de l’opulence du visiteur de 10 jours. Ne réalisant que tout était pour 10 jours, il décidait un jour de trouver les moyens pour partir à son tour. Lorsque partir devenait trop difficile ou trop coûteux, on s’embarquait vers n’importe où pourvu qu’une petite embarcation d’occasion puisse nous y emmener.
Les paysans continuaient à grossir la bande en République Dominicaine et les autres, partout ailleurs. Et ce paysan qui voulait construire une petite case pour loger sa famille trouvait en République Dominicaine ou à Cuba les ressources pour s’acheter les tôles, ce qui encourageait le reste de la paysannerie à y aller.
Tous ceux qui partaient revenaient avec un soutien économique pour leur famille. Pendant le voyage, un membre de la famille meurt, son enfant naît, une tragédie frappe, il ne pourra retourner pour enterrer ou assister. La déshumanisation s’installe petit à petit. Voyager en avion était un luxe accessible seulement aux plus chanceux économiquement et intellectuellement. Voyager tout simplement devenait une opportunité pour les plus privilégiés. Tout le monde voulait voyager pour quitter le pays.
Dans ce contexte, comment le programme d’adoption s’est-il mis en place à La Vallée de Jacmel ?
François Nau : Le Plan International de Parrainage a fait son apparition à la Vallée de Jacmel à la fin des années 70 et au commencement des années 80. Nombreuses étaient les familles qui bénéficiaient des 15 gourdes (+/- 3 US$ de l’époque) que leur envoyaient mensuellement un parrain ou une marraine qui se trouvaient en Europe ou en Amérique du Nord. Le Plan était devenu très influent dans la communauté avec un nombre de petits projets à son actif. Construire des latrines, des citernes et remplacer les toits de chaume par la tôle étaient plus qu’une révolution. Des programmes sociaux présentés aux écoles rendaient le Plan incontournable à La Vallée. Le parrainage continuait et l’État timidement cédait sa place au Plan dans plusieurs domaines.
La population de son côté s’habituait à recevoir gratuitement ce dont la famille avait besoin pour payer l’écolage des enfants, construire sa maison et se procurer un ameublement sans avoir à payer un sou. La culture de la dépendance s’est lentement installéet et jusqu’à aujourd’hui la population valléenne, en partie, pense que quelqu’un quelque part lui doit quelque chose. Le Plan International de Parrainage peut bien se vanter de son impact positif sur la population ; mais le plus grand mal qu’il nous a laissé, c’est le sentiment de dépendance.
Certains parrains/marraines venaient certaines fois visiter leurs filleuls, bien entendu sous la stricte supervision des employés locaux. Recevoir un Blanc chez soi était le rêve d’un grand nombre de paysans. Une fois la table mise, l’appétit venait sans peine. Tout était prêt pour changer de direction.
Il faut dire clairement que le Plan International de Parrainage n’avait rien à voir avec le ou les programmes d’adoption de l’époque ou d’aujourd’hui. Mais à chaque fois qu’un programme d’adoption quelconque apparaissait à l’horizon valléen, on l’attribuait au Plan, parce qu’il était le premier à introduire la notion de parrain/marraine étranger(ère) dans la communauté.
Un influent prêtre catholique qui à l’époque faisait partie d’une paroisse à Port-au-Prince utilisa la bienveillance des bonnes sœurs en mission à l’école St Paul de La Vallée de Jacmel pour y introduire un programme d’adoption. Le Plan a-t-il servi de tremplin au programme d’adoption ? Je ne peux l’affirmer ; mais nos ennemis sont tellement puissants et coquins qu’on ne peut plus leur donner le bénéfice du doute. D’une manière ou d’une autre, la présence du Plan International de Parrainage à La Vallée de Jacmel a contribué à disposer la population à participer à tout programme de parrainage qui se présentait à elle.
Quel a été le résultat de tes recherches ? Qu’est-ce que ces témoignages t’ont permis de comprendre sur le fonctionnement de ce programme d’adoption ?
François Nau : Des centaines ou peut-être des milliers d’enfants ont été enlevés de l’affection de leurs pères et mères valléens, encore vivants, pour les placer en adoption. Le service du bien-être social chargé de régulariser les adoptions en Haïti était tout bonnement absent, aveugle ou acheté. Des enfants haïtiens quittaient illégalement le pays sous de fausses identités et personne ne s’en souciait. Certains parents donnaient volontairement 1, 2 ou 3 de leurs enfants au programme.
En considérant les détails présentés plus haut, le nombre d’enfants qui ont voyagé vers les États-Unis était négligeable. Les lois américaines étant un peu plus rigides sur l’adoption, les Américains se voyaient obligés d’adopter des chiens, chats, couleuvres, oiseaux, etc.
La Vallée a donc été la scène de violations massives des droits de centaines de familles et de leurs enfants. Le paysan ne comprenait pas la langue dans laquelle on lui communiquait les informations. Il ne pouvait lire ni même comprendre les documents qu’on lui demandait de signer. Donner son enfant à un Blanc, c’était le donner à Dieu. La participation des religieux et religieuses dans le recrutement des adoptés légitimait l’opération parce qu’ils étaient les représentants de Dieu auprès du paysan. Ils étaient les personnes les plus respectées de la population. Ils étaient responsables de guérir l’âme du paysan et de soigner l’éducation de ses enfants. Le paysan craignait le fusil des soldats nationaux ou étrangers mais livrait son âme volontairement aux porteurs de la sainte Bible. Le fusil blesse le corps, mais la Bible tue l’âme du Noir.
La communication n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Le téléphone arrivait seulement dans les grandes villes. Le service postal fonctionnait avec peine. Le paysan n’avait pas d’adresse. Il n’y avait aucun contact entre les enfants adoptés et leurs parents. Plus besoin d’accuser l’État. Il était inexistant. De bons parents adoptifs éventuellement étaient parmi la foule des prédateurs qui se régalaient de cette opportunité. Nos enfants adoptés étaient devenus des disparus. Aucun parent n’espérait revoir son enfant. Des enfants noirs arrivés en Europe ou en Amérique du Nord devenaient une curiosité. Malheureusement, on peut le deviner, certains ont été blessés dans leur corps et dans leur âme. Des blessures qui jusqu’à aujourd’hui restent béantes et peinent à se cicatriser.
Dans ton livre, pour évoquer la violence de cette situation, tu compares ce programme d’adoption au trafic négrier. Comment la situation a-t-elle évolué ? Qu’est-il advenu après la publication de ton livre ?
François Nau : Puisque personne n’en parlait, on a continué à adopter en Haïti. Après le séisme de 2010, des programmes d’adoption pullulaient dans le pays. Les agents des pays occidentaux se présentaient à nos portes pour une fois encore continuer à exploiter la passivité de nos gouvernements et l’innocence de nos enfants.
J’ai envoyé une copie de mon livre au bureau de toutes les organisations qui opéraient en Haïti à l’époque. La Présidence, le Sénat de la République, la Chambre des députés, la Primature, l’Unicef, l’Unesco et un grand nombre d’agences nationales et internationales avaient reçu une copie. Jusqu’à aujourd’hui, ils sont tous restés muets sur le sujet mais continuent à collecter en faveur des enfants d’Haïti.
L’accueil reçu par mon livre auprès de ces entités était de très mauvais goût. Un deuxième livre était en préparation. Ce livre visait à rencontrer des adoptés repérés pour les interviewer et ensuite publier leur expérience. Si le premier livre expliquait les raisons, le deuxième devait exposer les conséquences. Pour arriver là, il fallait continuer à questionner les parents disponibles. Suite à une interview réalisée avec un parent qui vivait aux États-Unis, j’ai été obligé d’abandonner temporairement le projet. L’expérience de ce père avec son enfant adopté, retrouvé était trop brutale pour mon pauvre esprit et mes émotions. J’ai en quelque sorte abandonné mes recherches tout en restant curieux et vigilant.
Au-delà de l’adoption, Haïti connaît d’autres formes d’exploitation des enfants comme la pratique des restavèk que tu abordes dans ton livre en la présentant comme élément historique et culturel important pour comprendre ces enjeux. Tu as démontré comment le programme d’adoption s’inscrit dans une longue chaîne d’exploitation. Où situes-tu la pratique des restavèk dans cette histoire ? Est-ce une autre facette du même problème ?
François Nau : Le phénomène des restavèk en Haïti n’est autre qu’une prolongation de la chaîne esclavagiste. L’esclavage colonial caractérisait l’exploitation du Noir par le colon ; alors que le restavèk est l’exploitation du Noir par le Noir.
Merci François Nau pour cette interview très éclairante !
Les projets de François Nau en tant que leader communautaire
Les projets de François Nau dans sa région natale sont publiés sur notre plateforme d’échange et de sociofinancement.
C’est un leader communautaire extraordinaire.
François Nau
Ecole professionnelle de la Vallée de Jacmel
Participez à la formation d’une génération de jeunes professionnels ancrés dans leur territoire et capables de prendre en main le développement de leur région.
François Nau
KPK – konbit la pa p kanpe (La solidarité en action)
Participez à la restauration du lac de Meyak tout en renforçant la résilience des communautés locales.
Pour approfondir le sujet du trafic d’enfants en Haïti
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